Martin Nathan (Brain Damage) : « Avec Vibronics, la rencontre de deux écoles de dub »

DUB INTERVIEW! Dans dix jours  (le 14 octobre), sort « Empire Soldiers », un double album fabriqué de concert par Brain Damage et Steve Vibronics. Ambitieuse dans sa conception comme dans sa trame narrative, c’est sans doute la sortie dub la plus attendue de cette rentrée. Elle propose une plongée musicale au cœur d’une histoire ignorée : la participation des soldats issus des empires coloniaux français et britanniques (Indes, Afrique, Caraïbes…) à la Première Guerre mondiale. A peine sorti d’une résidence d’une semaine avec le crew anglais à Saint-Etienne, Martin Nathan s’est confié longuement à « Musical Echoes ». L’occasion de nous parler de cette collaboration franco-anglaise, de l’origine du disque et de la tournée à venir qui passera bien par Paris lors du Télérama Dub Festival. 

Martin Nathan (à droite) et Steve Vibronics en résidence au Fil de Saint-Etienne.

Martin Nathan (à droite) et Steve Vibronics en résidence au Fil de Saint-Etienne.

Musical Echoes : A peine un an après « Brain Damage Dub Sessions. What you gonna do? » et un an et demi après « High Damage », tu sors ce nouveau projet avec Vibronics, tu ne t’arrêtes jamais de travailler ?

Martin : Cela fait effectivement beaucoup, trois albums en deux ans, avec les tournées accompagnant chaque sortie… Il faut croire que j’ai des trucs à dire… et du mal à rester inactif !

M.E. : D’où et quand est venue l’idée de ce disque partagé avec Vibronics ? Peux-tu nous raconter un peu sa genèse. Tu connaissais déjà Steve Vibronics avant j’imagine ?

Martin : Effectivement, on se connait avec Steve depuis plus de dix ans. J’avais pris contact avec lui en 2002 pour un remix qui était sorti sur un volume de la série de compilation qu’on éditait à l’époque avec notre label Bangarang : « Combat dub ». On se croise régulièrement depuis, et l’idée de faire un truc ensemble existe déjà depuis longtemps.

« L’idée est de réfléchir sur le colonialisme et ses implications »

M.E. : Le projet musical s’articule autour de l’histoire de la participation des soldats africains et caribéens à la Première Guerre mondiale. Pourquoi ce thème ? Il vous tient particulièrement à cœur ? Vous pensez que c’est un pan de l’histoire qui est ignoré en France et en Grande-Bretagne ?

Martin : Nous avons très tôt eu envie avec Steve de travailler le format d’un album, en prenant une direction précise, comme je le fais souvent avec Brain Damage. C’est Madu Messenger qui a proposé ce sujet, dont il est spécialiste, et qui constitue l’inspiration narrative de cet album. Mais ce n’est pas un cours d’histoire, il y aurait tant à dire sur cette période et ce fait précis.
L’idée est simplement de réfléchir une nouvelle fois sur le colonialisme et ses implications, il y a cent ans, lors de la Première Guerre mondiale, et par extension, de nos jours. Ce thème est vraiment captivant, et effectivement assez méconnu. Nous pourrions en parler des heures entières mais…

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M.E. : Plusieurs chansons (Gallipoli, Neuve Chapelle, Flanders…) portent le nom des batailles meurtrières de cette guerre . Pourquoi avoir fait ce choix ? Penses-tu que les auditeurs vont comprendre cette démarche ?

Martin : Pour moi, il n’y a pas un type d’auditeur, ni même un type d’audition. On peut choisir d’écouter « Empire Soldiers » simplement comme un album de reggae/dub classique sans prêter attention au sens même de ce que l’on a voulu raconter. On peut aussi vouloir appréhender l’ensemble plus profondément, en se penchant sur les textes, voire même faire quelques petites recherches sur le net à partir des noms des morceaux. D’ailleurs pas mal d’infos sont disponibles assez vite, parfois synthétisées, voire vulgarisées pour une accessibilité plus directe.

M.E. : Au-delà des noms de tunes comment se traduit cette histoire dans le disque ? Dans les paroles des chanteurs ?

Martin : Chacun des quatre chanteurs, à sa manière, évoque le sujet. Il nous a paru intéressant de les réunir pour ce projet  : Madu et Parvez font évidemment référence aux West Indies et à L’Inde (désormais Pakistan), Sir Jean et Mohammed El Amraoui, au Sénégal et au Maroc, qui sont autant d’ex colonies anglaises et francaises.

M.E. : Comment compose-t-on la « B.O » de cette histoire ? Par exemple sur la tune « Flanders », on entend des bruits de sabres qui s’entrechoquent et des explosions… Le dub stepper paraît être une musique idéale pour mettre « la guerre en musique » même si l’album a aussi tout un côté plus chaleureux… C’était une volonté pour vous que la musique ne soit pas entièrement sombre et noire ?

Martin : L’idée n’est pas forcément de mettre « la guerre en musique ». Le sujet évoqué va d’ailleurs plus loin que celui de la guerre, on parle ici aussi de colonialisme et d’asservissement entre autre. Nous avions ça en tête en composant avec Steve, mais la musique qui en ressort nous ressemble plus qu’elle n’évoque directement des thèmes aussi complexes. Les textes par contre nous ramènent au sujet, ainsi que certains samples, ou certaines atmosphères, comme tu le soulignes.

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M.E. : Justement musicalement, comment avez-vous procédé avec Steve Vibronics ?

Martin : On a pas mal bossé à distance dans un premier temps, puis Steve est venu régulièrement dans mon studio pour des sessions qui ont été à chaque fois très agréables et constructives.

« Nous avons composé tous les morceaux ensemble! »

M.E. : Vous avez tous les deux une identité musicale très forte et bien reconnaissable, est-ce pour ça que vous vous êtes partagés le disque en deux ? C’était trop compliqué de composer les morceaux ensemble ?

Martin : Mais nous avons composé tous les morceaux ensemble !

M.E.: Oui mais ensuite, chacun de vous deux a mixé dans son propre studio, c’est ça ?

Martin : C’est là à mon avis le deuxième intérêt majeur de notre rencontre. Nous avons choisi de composer les titres ensemble, mais de les mixer séparément. C’est une manière de juxtaposer deux savoir-faire, deux écoles, celle du dub UK et celle du french dub. Le tout à partir du même matériau de base que constituent les morceaux eux mêmes. On s’aperçoit donc qu’il est peut-être plus agréable et cohérent d’écouter les morceaux que j’ai pu mixer, tranquillement à la maison, et le travail de Steve, beaucoup plus frontal, très fort sur un sound system.

M.E. : Comment était le feeling entre vous? Toi par exemple, as-tu appris des choses (musicalement ou humainement …) auprès de l’écurie Vibronics?

Martin : Comme je viens de le dire, deux écoles et deux sensibilités se juxtaposent : ce n’est pas uniquement musical, on l’a senti à plein de niveaux. Il y a de grosses différences entre les manières de faire de la musique ou de gérer un projet en France ou en Angleterre. Nous n’avons pas les mêmes impératifs, les même priorités. En ce sens là, nous avons forcément appris l’un de l’autre. A vrai dire, c’est passionnant…
J’ajoute quand même que Steve est une vraie crème, que c’est un plaisir de bosser avec un mec pareil. Il est célèbre pour sa gentillesse dans le monde du dub…

Martin (à gauche) avec Madu Mesenger, Parvez et Steve Vibronics (assis). Crédit  photo : Vincent Bonnevialle.

Martin (à gauche) avec Madu Messenger, Parvez et Steve Vibronics (assis). Crédit photo : Vincent Bonnevialle.

M.E. : Il y a quelques chanteurs pour vous accompagner. Madu Messenger et Parvez font partie du crew Vibronics mais étaient déjà au micro pour « Brain Damage Dub Sessions ».  J’imagine que c’est toi qui a pensé à Jean Gomis et à Mohammed El Amraoui avec lesquels tu as aussi déjà collaboré…

Martin : Tu as vu juste. Comme je l’ai dit plus haut, on a fait appel à eux parce qu’ils sont intéressés par le sujet principal, de part leurs origines et leurs sensibilités. Ils sont de toutes façons très bons dans ce qu’ils font, on le savait déjà.

« Convaincu depuis longtemps par le talent de Jean Gomis »

M.E. : C’est purement subjectif évidemment, mais pour moi, comme pour l’album précédent, c’est Sir Jean qui signe la meilleure tune chantée du disque avec « Do u remember ? ». Sa voix est très particulière et ne ressemble à aucune autre… Qu’en penses-tu ?

Martin : Je suis convaincu depuis longtemps par le talent de Jean, sa puissance et ses textes. Que dire de plus ?

M.E. : Concernant les dubs, c’est Steve Vibronics qui les as remixés pour la plupart ? N’est-ce pas frustrant pour toi, qui a l’air d’être un fou de la console ?

Martin : J’en ai mixé aussi quelque uns : Flanders, Siege of Kut, Neuve Chapelle … Je ne suis pas frustré parce les sessions live arrivent, et je serai en charge de grandes envolées d’impro dub mixées en direct, ça va être super marrant !

M.E. : Au final, il y a 17 titres pour une heure dix de musique sur la sortie CD, ce n’est pas une petite release. C’est beaucoup de travail pour voir aboutir un projet musical de cette ampleur ?

Martin : Avec, ne l’oublions pas, une version vinyle de l’album et une série de 10′ avec de nouveaux mixs de Steve (« The Dubplates ») pour les sound systems! Je te le confirme, c’est beaucoup de travail!

M.E. : Comme la majorité de vos sorties, le disque sort chez Jarring Effects. Une évidence ? Steve Vibronics ne voulait pas sortir le disque sur son label Scoops ?

Martin : Pas forcément une évidence, mais c’est très bien comme ça. Jarring Effects et Steve avaient failli bosser ensemble il y a deux ans, ça n’avait pas pu se faire. A noter que nous avons fait appel à Yes Music pour la production de cet album que Jarring Efects sort uniquement en licence. Pas mal de gens et de structures nous soutiennent pour ce projet.

« Les fans des deux projets seront comblés »

M.E. : Vous partez bientôt en tournée pour présenter la sortie. Comment cela va se passer sur scène ? Vous serez tous les deux derrière les machines ? Est-ce qu’un dispositif scénique ou visuel particulier est prévu ?

Martin : Tout est en train de se mettre en place, il y a déjà une douzaine de dates de prévues et le travail de booking est toujours en cours. Je suis très enthousiaste ! Nous seront sept ou huit sur la route, avec en particulier Madu et Parvez qui seront avec nous sur la plupart des dates, mais aussi une équipe technique « Son et lumière ».
Je pense que les fans des deux projets seront comblés, nous allons alterner les moments plus écrits et cérébraux « à la Brain Damage » avec de grandes impros dub à partir des sources de Steve, évoquant plus directement les ambiances de sound system à l’anglaise. Tout un programme !

M.E. : Quand est-ce qu’on pourra vous voir à Paris ou en Ile-de-France ?

Martin : Nous serons en particulier au 104 à Paris le 23 novembre pour la grand messe annuelle du dub orchestrée par le Télérama Dub Festival. Be there! Toutes les infos sur les dates seront régulièrement mises à jour sur nos sites : brain-damage.fr et vibronics.co.uk .

M.E. : Justement, les dates à Lyon et à Paris, respectivement pour le Riddim Collision et le Télérama Dub Festival s’annoncent immanquables pour les fans de dub. Tu aimes partager l’affiche avec d’autres sounds au sein de tels festivals ?

Martin : Evidemment, c’est l’occasion de croiser les collègues et d’entendre ce qu’ils font…

M.E. : As-tu hâte de retrouver la scène après ces mois en studio ?

Martin : C’est à dire que je n’ai jamais arrêté… Je défends toujours l’album « What you gonna do ? » sur scène depuis un an.

Propos recueillis par Musical Echoes. 

* Le double CD et double vinyle « Empire Soldiers » et les trois 10′ sortent lundi 14 octobre dans les bacs.
La chronique « Musical Echoes » de cette release sera publiée le même jour dans un souci d’interactivité avec les lecteurs. 

Un morceau à écouter en avant première ici :  Brain Damage meets Vibronics : Sufferation + dub

Le site du label Jarring Effects ici : http://www.jarringeffects.net/fr/
Le site de Brain Damage ici : http://www.brain-damage.fr/
Le site de Vibronics (in english) ici : http://www.vibronics.co.uk/
Les premières dates de la tournée « Brain Damage meets Vibronics » : 
12/10 – Fumel (47) Festival After Before
19/10 – Bruxelles (BEL)
26/10 – Bucarest (ROM) Atelieru de productie
09/11 – Poitiers (86) Nuit du dub # 13  (Brain Damage seulement)
10/11 – Lyon (69) Festival Riddim Collision
21/11 – Grenoble (38) La Bifurk
22/11 – Bourges (18) Le Nadir / Télérama Dub Festival
23/11 – Paris (75) le 104 / Télérama Dub Festival
28/11 – Toulouse (31) Connexion Live
30/11 – St Etienne (42) Le Fil / Télérama Dub Festival
20/12 – Ris Orangis (91) Le Plan  (Brain Damage seulement )

 

9 réflexions sur “Martin Nathan (Brain Damage) : « Avec Vibronics, la rencontre de deux écoles de dub »

  1. La rencontre magique de deux des plus grandes pointures du Dub Uk & Fr. Ca force le respect. Le morceau en pré-écoute présage du lourd, du trèèès lourd. Hâte de voir ça en live !
    P****n ça va être une tuerie !

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