« Say Watt? » explore toutes les cultures sound-system

Jusqu’au 25 août, l’exposition Say Watt? donne à voir toute la diversité de la culture sound system à la Gaîté lyrique (Paris 3e).  Archives, sound system restauré, extraits de film, pochettes, affiches, art contemporain, conférences et sessions live (…) envisagent le sound system comme un mouvement influent et international, mais aussi artistique et politique autant que musical. Visite guidée avec Musical Echoes!

Photo de la journaliste canadienne Beth Lesser, extraite de la série « Rub A Dub Style ».

La première expérimentation du parcours laisse pantois : une petite chambre sonore qui crache des watts et produit ainsi un simple souffle… Sans comprendre pourquoi ni comment, elle fait craindre une exposition absconse et inaccessible. Et ce ne sont pas ensuite quelques facs similés de flyers ou d’affiches pour les soirées dancehall de Kingston ou les block parties new-yorkaises qui dissipent ce doute mais plutôt les superbes photos de Beth Lesser. A Kingston, au début des années 80, la journaliste canadienne a capturé l’essence même de la culture sound system à travers des clichés épatants regroupés dans le série « Rub A Dub Style ». En face, sur un mur immense, des diaporamas embrassent déjà le phénomène sound-system d’un point de vue mondial. Les sonos, plus ou moins imposantes, sont partout : de la Jamaïque au Brésil en passant par le Kenya ou le Mexique…

L'enceinte de King Tubby, retrouvée à Kingston, avant sa restauration

L’enceinte de King Tubby, retrouvée à Kingston, avant sa restauration.

En descendant d’un niveau, l’oreille se dresse dans l’escalier et reconnaît vite les mélodies roots des classic tunes des années 70, l’âge d’or du reggae en Jamaïque. Un drôle de bonhomme en chapeau, enchaîne les 45 tours sur ses platines. Et pas n’importe quelles platines! Intégrées à des socles, vert-jaune-rouge, elles semblent tout droit sorties d’une époque révolue! C’est le choc en regardant à côté d’où vient le son, à la fois chaleureux et puissant. C’est ni plus ni moins que le premier sound-system de King Tubby qui trône là! « Ce sont les premières enceintes du Tubby, utilisées dès 1958. Elles ont été sauvées de son arrière-cour où elles pourrissaient », renseigne Sébastien Carayol, le commissaire de l’exposition. Il n’y avait qu’un Anglais pour les sortir de là, les restaurer et leur redonner vie : Jeremy Collingwood. Cet été à La Gaîté lyrique, elles font ce qu’elles savent faire le mieux : diffuser du reggae roots à volume respectable. D’ailleurs le « selecta » collectionneur est rapidement sommé de baisser un peu le son. Il ne faudrait pas trop troubler la visite de presse… Reste que la vue de ce sound-system légendaire et opérationnel est la première grosse claque de Say Watt?.

« Shut up bway, ah Frankie Paul rule dancehall! »

Plus loin, de drôles de dessins aux couleurs un peu criardes attirent l’oeil. Ce sont les pochettes d’albums réalisées par Wilfred Limonious. Elles symbolisent elles aussi toute une partie de la culture sound sytem. Celle du début des années 80 et l’apogée du dancehall en Jamaïque. Musique où la compétition le dispute au « chambrage » et à la glorification de l’artiste ou du sound. En témoigne le contenu des bulles qui figurent sur  les jacquettes, le tout dans le patois savoureux du ghetto jamaicain : « Yuw! Yuh caa come ina di dance with yuh dankey! », « Shut up bway, ah Frankie Paul rule dancehall! », indique une couverture, glorifiant le chanteur presque aveugle (Frankie Paul) qui arrive dans la danse sur un âne. C’est la première fois qu’une rétrospective digne de ce nom est d’ailleurs consacrée à ce dessinateur prolifique et plein d’humour.

L'album "Shut up bway" de Frankie Paul dont la pochette a été dessinée par Limonious en 1986.

L’album « Shut up bway » de Frankie Paul dont la pochette a été dessinée par Limonious en 1986.

La musique et l’art ne sont donc jamais loin quand en évoque le sound system, la création et le bricolage non plus. C’est le crédo de la partie intitulée « Do it yourself ». Il y a donc un peu plus loin, ce mur d’enceintes impressionnant bâti sur le modèle de ceux desplus gros crews britanniques. Il aurait visiblement toute sa place à l’Universty of Dub de Londres. Problème, et de taille, il est entièrement en carton… C’est en vérité l’oeuvre de Mexicains fauchés du sound Dub Iration. Plus complexe, la création de David Renault est pourtant « reproductible par tous ». Encore un joli mur de son, dont les parois, sont du blanc immaculé des étagères IKEA. Ou comment détourner astucieusement le mobilier en série! Ingénieux tout comme l’est le Tchic boum boum  fabriqué à Toulouse. Un vélo BMX suréquipé d’enceintes pour diffuser le bon son par la seule force du mollet. Un sound system ambulant autant qu’écologique.

Les étagères IKEA dans une utilisation détournée et bienvenue. Génial!

Les étagères IKEA dans une utilisation détournée et bienvenue. Génial!

Plus complexe est le système de L’igloo improbable de l’artiste quebecoise Alexis O’Hara. Ramasseuse d’enceintes insatiable, la jeune femme en a fait un igloo et invite les visiteurs à y pénétrer. A l’intérieur sont branchés plusieurs micros qui répercutent les bruits de chacun dans des échos plus ou moins durables selon leurs positions et leurs proximité avec les baffles… Montrant l’exemple, la conceptrice passionnée de cet igloo s’essaie au beatbox en lançant des onomatopées dans le micro qui se perdent dans de drôles de réverbérations.

Jah Shaka et le chanteur d’Aswad dans le film « Babylon »

Bien d’autres surprises vous attendent mais il serait dommage de tout dévoiler. Retenons quand même ce gigantesque ghetto blaster (poste de radio) qui rappelle ce que la culture sound system doit au hip hop et ses fameuses block parties de New York ou encore, au deuxième étage, un Sound boy burial qui garantit aux mélomanes de la musique pour l’éternité à l’intérieur de leur cercueil… Pour le moins étrange.
Mais surtout, il y a un porte qu’il ne faut vraiment pas oublier de pousser. Elle mène à une salle immense encadrée par d’imposants (faux) murs d’enceintes. En face, un écran géant projette un long extrait du film Babylon (UK, 1981) de Martin Stellman. Un témoignage unique sous la forme d’un extrait de dance clash entre le tout jeune Jah Shaka (dans son propre rôle) déjà à la tête de son sound et celui de Blue, campé par le chanteur d’Aswad, Brinsley Forde! A la fin de la séquence, ce dernier s’empare du micro et chante toute sa frustration d’être Noir en Angleterre sur un riddim majestueux tandis que la police arrive pour faire évacuer la dance… Une scène d’anthologie qui en dit long sur l’émergence soirées reggae outre-Manche et qui s’impose comme une « attraction » incontournable de l’expo décidément bien orientiée reggae/dub et c’est tant mieux!

Un extrait du film "Babylon" avec le tout jeune Jah Shaka (à gauche), dans son propore rôle. Incontournable!

Un extrait du film « Babylon » avec le jeune Jah Shaka (à gauche) dans son propore rôle. Incontournable!

Au final, Say Watt? se révèle passionnante. Pas tant pour ce qu’elle apprend mais par la diversité de ce qu’elle montre de cette culture sound system. Elle ravira les néophytes par son aspect ludique et protéiforme mais comblera aussi les connaisseurs par des pièces rares et un parcours original et non linéaire. D’autant que la manifestation ne se limite pas à l’exposition avec une multitude d’événements étalés pendant l’été. Projections, conférences, ateliers et surtout concerts et sound sytems (dans le square à côté de la Gaîté lyrique) rappellent que cette culture, déjà « muséifiée », reste plus que jamais vivante et en permanente évolution.

Musical Echoes.

*Say Watt?, le culte du sound system : 21 juin au 25 août à La Gaîté lyrique, 3 rue Papin, 75003 Paris. De mardi à dimanche, 14h à 19h. 7 , 5 ou 3 €. Gratuit pour les adhérents. 

Quelques immanquables autour de l’exposition Say Watt? :

-Sound system Unity Sound (UK), Blackboard Jungle et Honest Jon’s : samedi 6 juillet à 20h, 16 ou 12 €.

-Thés dancehall tout l’été au square Emile-Chautemps : dimanche 7 juillet, 21 juillet, 11 et 25 août dès 16 h. Gratuit. Avec Heartical et Radio Nova, Walkabout sound system, Soul Stereo et DJ Sundae sur la sono (solaire) du SolarSoundSystem.

-Projection du film Babylon (G-B, 1981, 1h35) en VO : mercredi 17 juillet à 19h30. Prix NC.

Plus d’infos ici : http://www.gaite-lyrique.net/

Un extrait de la soirée d’ouverture de Say Watt avec Jah Observer et Blackboard Jungle le 21 juin dernier : https://www.youtube.com/watch?v=jBvM6IlTR1I&feature=player_embedded

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