Chronique livre : « Les gangs de Jamaïque »

Les chiffres sont éloquents : 1600 meurtres par an et près de 200 gangs en 2012, classant la Jamaïque comme le troisième pays le plus dangereux au monde. Paradoxal dans le pays qui a vu naître et se développer le mouvement rastafari relayé par le reggae roots dans les années 70 ? Pas nécessairement selon l’auteur de cet ouvrage à là forme hybride qui hésite entre le récit journalistique et l’ouvrage savant avec introduction, conclusion et lexique à la clès…  Mais l’important reste le fond du sujet : la violence inouïe qui ronge l’île, ses causes et surtout son organisation et ses manifestations.

Car c’est bien une plongée au cœur des ghettos de Kingston ou de Spanish Town que nous propose cet ouvrage d’une centaine de pages. Ancien rédacteur en chef de l’excellent et regretté magazine Natty Dread, (qui perdure via une maison d’éditions du même nom), Thibault Ehrengardt connaît bien le terrain. Fort de nombreux voyages en Jamaïque, il en décrypte des codes et les règles totalement indéchiffrables au néophyte. Surtout, son réseau lui permet de rencontrer les acteurs  de cette guérilla urbaine, tant les caïds et leurs hommes que les policiers chargés de les combattre.

Prostitution et concours d’orthographe

C’est par exemple le récit des tribulations hallucinantes de Duane Waxteen, le « don » de Tallawah Town et de ses lieutenants. Un musicien contrarié qui serait à la tête de 500 « soldats », capable d’organiser des concours d’orthographe pour les mômes du ghetto l’après-midi devant l’endroit où, la nuit précédente, il faisait prospérer son business de prostitution à peine déguisée dans un bar minable… Une crapule débrouillarde qui se la joue protecteur de sa communauté en somme.

Autre ambiance à Spanish Town, ancienne capitale et ville la plus dangereuse de l’île aujourd’hui. Ici,  l’on suit le jeune sergent Mc Kenzie de la Mobile Reserve qui patrouille fébrilement dans le terminal de bus, endroit stratégique et juteux que se disputent plusieurs gangs à grand renfort de M16 ou autres AK-47. Là où,  il y a quelques mois, un commissariat a été brûlé et où la police n’est jamais la bienvenue. A la recherche de ganja et d’armes, les forces de l’ordre feront chou blanc cette fois-là…

Embedded avec la police jamaïquaine ou au plus près des « dons », le journaliste décrit un pays (ou au moins de nombreux quartiers) au bord du gouffre mais son « Etat des lieux 2012 » ne s’arrête pas à ce constat. Et un rappel historique n’est jamais superflu pour comprendre ce terrain miné. Ne serait-ce qu’aux années 70 marquées par la lutte à mort entre les deux partis politiques (JLP et PNP) qui corrompent à tout va et arment différentes garnisons électorales. Une politique dont le système actuel et son climat délétère n’est que l’héritier impuissant et qui a atteint son paroxysme il y a deux ans, lorsque le baron de la drogue, Christopher « Dudus » Coke (protégé par le Premier Ministre lui-même) s’est fait tuer après une interminable traque…

Dancehall dégénéré

Se gardant bien de tout jugement, l’auteur remet bien cette violence en perspective grâce à des éclairages souvent ignorés qu’ils soient économiques (la dépendance de l’île au tourisme et à l’industrie de la bauxite) sociaux ou culturels. Le lien avec la musique tient évidemment une place à part et dans un chapitre entier (Gangsta Music), le livre rappelle à quel point le reggae roots ne pouvait naître ailleurs dans les ghettos de Kingston, lorsque « la pensée spirituelle rasta et la rage des rudies » se rencontrent. Tous les mouvements musicaux locaux (même le roots) ont depuis accompagné voire entretenu ces rivalités jusqu’à aujourd’hui malgré les appels au calme (souvent vains) de nombreux artistes… Aujourd’hui, alors que le « reggae, en Jamaïque, est en état de mort clinique », c’est bien le dancehall dégénéré et ses seules valeurs d’argent, de guns et de sexe qui remporte les faveurs des populations locales, badman et flics compris.

Loin d’une description manichéenne, la société jamaïcaine dépeinte ici est plus nuancée qu’elle n’en a l’air. Et si le constat de son ultraviolence est terrifiant, il semble subsister, même dans le ghetto le plus misérable  cette pulsion de vie, cette énergie folle propre aux Jamaïcains qui peut accoucher du pire comme du meilleur. Les deux allant souvent de pair à Yard où, plus qu’ailleurs, la vie relève d’abord de la survie.

Musical Echoes.

L’ouvrage « Les gangs de Jamaïque. Etat des lieux 2012 » (114 pages, 16,50 euros) est disponible en librairie ou sur le site de Jamaica Insula : http://www.jamaica-insula.com/

L'ouvrage est disponible depuis décembre 2012

L’ouvrage est disponible depuis décembre 2012

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