Chronique : « Empire Soldiers » de Brain Damage meets Vibronics

Lundi 14 octobre est sorti le projet dub le plus attendu de cette rentrée en France. Une rencontre inédite entre Brain Damage et le crew anglais Vibronics articulée autour de l’histoire des soldats d’origines étrangères qui ont combattu sous les drapeaux français et britanniques lors de la Première Guerre mondiale. Steve Vibronics, Martin Nathan et leurs meilleurs chanteurs reviennent en musique sur cette histoire trop souvent occultée. Le tout forme un double album indispensable tant pour son fond (historique) que pour sa forme (musicale).

Le double CD sort dans les bacs le 14 octobre.

Le double CD sort dans les bacs le 14 octobre.

Année 1915, détroit des Dardanelles. Les Alliés britanniques et français souhaitent s’emparer de la mer de Marmara pour pouvoir assiéger Constantinople. En vain, après une bataille de près d’un an, l’Empire Ottoman sort victorieux. La bataille Gallipoli laisse 200 000 morts et autant de blessés dans les deux camps. Parmi eux, nombre de soldats issus de l’Empire britannique (des Indes entre autres) ou de l’Empire français, notamment des Sénégalais. Comme à Gallipoli, les troupes coloniales vont combattre tout au long de la Première Guerre mondiale auprès des Alliés, payant souvent du prix de leur vie, la liberté de pays qui n’étaient pas le leur…

Une histoire trop souvent ignorée que Brain Damage et Vibronics proposent d’exhumer en musique. A l’instar du titre Gallipoli qui introduit le disque, d’autres batailles prêtent leurs tristes noms aux tracks de l’album : Neuve Chapelle (Pas-de-Calais) où de nombreux soldats indiens sont tombés pour l’Union Jack face aux balles et obus allemands, Flanders (les Flandres) ou encore Siege of Kut, du nom de la ville de Kut-el-Amara, au sud de Bagdad, théâtre d’une longue et âpre bataille entre la 6e armée des Indes et l’armée ottomane…

Voilà donc le fil conducteur de ce double album que Martin Nathan et Steve Vibronics se partagent sur le label Jarring Effects. Brain Damage mixant les dix premiers morceaux (The album) et le second en remixant sept à sa sauce (The duplates).
Les premiers dubs sont ainsi bien dans la veine du dernier album du Stéphanois (« Brain Damage Dub Sessions ») : composés certes par des machines mais bien réconciliés avec leurs origines reggae qui réchauffent la plupart des riddims toujours très stepper sans êtres forcément trop dark. Un soin particulier semble d’ailleurs avoir été apporté aux cuivres nombreux et variés qui viennent magnifier presque tous les premiers morceaux.

Mais l’alliance dub franco-britannique n’est pas seule dans cette guerre de réhabilitation musicale autant qu’historique! Une petite armée de chanteurs leurs prêtent main forte! Et devinez quoi? Ils sont tous issus des deux grand anciens empires européens : Madu Messenger des Caraïbes, Parvez du Pakistan (anciennes Indes britaniques), Sir Jean (Gomis) du Sénégal et enfin, le poète et écrivain marocain Mohammed El Amraoui. Leur message n’en a que plus de conviction!

La voix de Parvez qui ouvre vraiment l’album avec Sufferation et chante le quatrième titre, Youths 2 war est bien connue des amateurs puisqu’il est, comme Madu, membre de l’écurie Vibronics. « The Dub Factory » (son surnom) amène comme d’habitude sa touche orientale inspirée de l’école vocale   de Mykal Rose. Si ses paroles sont simples, la douceur de son timbre contrebalance à merveille les instrumentaux stepper de Brain Damage.

Deuxième vocaliste à prendre le mic, Madu Messenger, par ailleurs historien et à l’origine du projet enfourche un riddim menaçant réhaussé de cuivres souverains sur le très réussi Kings Engine. D’une voix chaude et grave, le chanteur signe l’un des titres les plus aboutis de l’album.  Son phrasé chaleureux est aussi appréciable sur l’émouvant « Letter Home » et son riddim emprunt de mélancolie.

Sir Jean au top comme sur l’album précédent! 

« World War One, roots and culture, World war two, talkin’ about history… We come to educate the youth once again! », c’est bien la voix familière de Jean Gomis (aka Sir Jean) qui annonce en trombe le sixième morceau. Un stepper fracassant typique de Brain Damage sur lequel le Sénégalais interpelle directement les Européens que nous sommes : « Do you remember those African soldiers figthin’ for your freedom? ». Un refrain basique mais terriblement efficace et entêtant qui devrait faire bouger pas mal de têtes cet automne! A l’instar du Royal Salute sur le précédent album de Brain Damage (« Dub Sessions/What you gonna do? »), Sir Jean signe là le hit chanté incontestable du disque. Une chanson en forme d’uppercut qui fait mouche tant dans le propos que dans la forme explosive du riddim.

Un assaut fatal mais non final puisque l’album se poursuit plus tranquillement avec un dub bien mélodieux (Neuve Chapelle et ses cuivres somptueux)  avant d’envoyer un autre guerrier vocal sur le front : dans un tout autre genre,  plus proche du dub poetry, Mohammed El Amraoui signe aussi un magnifique morceaux, avec un chant tout en douceur qui colle à merveille au riddim. Les vocalistes ont fait le boulot et se retirent là avant le Siege of Kut, morceau strictement instrumental et cérébral à souhait dont certains passages répétitifs rappellent des vieux morceaux de l’arrangeur stéphanois. Pour enfoncer le clou, la partie « The album » mixée par Brain Damage s’achève par Flanders. Un dub introduit par des bruits d’explosions, de moteur ou encore de sabres qui s’entrechoquent et dont la construction patiente et progressive tient en haleine jusqu’à une explosion rythmique pareille à un feu d’artifice musical… Une tuerie cent pour cent dubwise !

Les remixs de Vibronics taillés pour les sound-systems

Restent ensuite sept morceaux mixés pas Steve Vibronics, la partie appelée « The Dubplates ». On les retrouve aussi sur une série de trois 10′ de quatre morceaux chacun. Cinq sont le remix des morceaux chantés mixés par Brain Damage, les deux autres étant les dubs retravaillés de Neuve Chapelle et de Siege of Kut. Ce double album aurait presque pu donc adopter la forme classique du showcase (un vocal plus un dub) avec quelques remixs supplémentaires.

Si l’architecture musicale des morceaux n’est guère modifiée, ces versions retravaillées par Steve Vibronics n’en restent pas moins un vrai plus! Il ne fallait d’ailleurs pas plus de sept tracks au producteur de Leicester pour faire l’étalage de son talent de remixeur. Il ne s’agit pas d’envoyer quelques coups d’échos et de reverb ici et là, mais bien de retravailler entièrement le riddim pour en faire une variante plus radicale que sur les originaux. Le résultat est taillé pour les sound systems, à enchaîner derrière le vocal. Ces dubs sont profonds, tour à tour planants ou dansants, déconstruisant les rythmes avec une précision d’orfèvre, ils sont l’essence même du dub UK : précis et aériens, massifs mais virevoltants…

La palme revenant à Neuve Chapelle Dub avec sa guitare magnifique d’introduction avant que le riddim vous achève à coup de basse montrueuse et d’échos infinis sur batterie… Do u dub? se pose aussi là dans le genre fat : gardant la voix de Sir Jean en intro, Vibronics fait osciller le couple basse/batterie pendant quatre minutes trente sans jamais faire retomber le rythme et la pression. Le tout sans lasser, une vraie prouesse!

Au final, « Empire Soldiers » s’avère être bien plus qu’un simple album de dub. C’est un voyage musical qui revisite l’histoire peu connue des « soldats de l’Empire ». Chacun des compositeurs et des chanteurs y amenant sa propre sensibilité et lecture avec talent. Loin de vouloir jouer aux professeurs, Brain Damage, Vibronics and co proposent donc leur libre interprétation à mille lieux du discours officiel. Et si leçon il y a, elle est d’abord musicale : c’est le triomphe absolu du dub encore une fois renouvelé. Une musique pacifiste mais militante qui ne signera pas d’armistice avec l’injustice!

Musical Echoes.

(Re)lisez l’interview accordée juste avant la sortie de « Empire Soldiers » par Martin Nathan de Brain Damage ici: http://musicalechoes.wordpress.com/2013/10/04/martin-nathan-brain-damage-avec-vibronics-la-rencontre-de-deux-ecoles-de-dub/

Un extrait audio (Do u remember ?-extended mix) à écouter ici: https://soundcloud.com/braindamagedubsessions/do-u-remember-extended-mix

Tracklisting (double CD) :

The album (mixed by Brain Damage, seule cette partie sort en LP vinyle).

  1. Gallipoli
  2. Sufferation/M Parvez
  3. Kings engine /Madu Messenger
  4. Youts 2 war /M Parvez
  5. Letter home /Madu Messenger
  6. Do U remember ?/ Sir Jean
  7. Neuve Chapelle
  8. Muchât/ Mohammed El Amraoui
  9. Siege of Kut
  10. Flanders

The dubplates (mixed by Vibronics)

  1. Letter dub
  2. Sufferation dub
  3. Dub engine
  4. Siege of dub
  5. Youts to dub
  6. Do U dub ?
  7. Neuve Chapelle dub.

Les trois 10′ :

viewer

Dubplate vol 1 :
A1 : Sufferation feat. Parvez/A2 : Sufferation dub.
AA1 : Kings Engine feat. Madu Messenger/AA2 : Dub Engine.

viewer-1Dubplate vol 2 :
A1 : Siege of Kut (sound system mix)/A2 : Siege of Dub.
AA1 : Neuve Chapelle Dub/AA2 : Neuve Chapelle Version.

Dubplate vol 3 :
A1 : Do u remember feat. Sir Jean/A2 : Do u dub?
AA1 : Youts to war/Youts to dub.

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3 réflexions sur “Chronique : « Empire Soldiers » de Brain Damage meets Vibronics

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